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Fille de l'eau

 
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Sayuri
Vagabond(e) du forum


Inscrit le: 24 Mai 2008
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MessagePosté le: Dim Juin 29, 2008 3:45 pm    Sujet du message: Fille de l'eau Répondre en citant

"Je sais que mon histoire n'a pas le lustre des grandes épopées qui ont cours dans votre monde d'hommes. Je suis combattante, c'est vrai, mais je jure devant les Fondateurs que si un autre destin m'avait été offert, je l'aurais saisi en pleurant de joie.

On n'a pas toujours le choix...

Pourtant, je ne suis pas née le katana au poing. Dans mon pays, la naissance d'une file n'engendre pas de rêves de gloire pour ses parents. Les miens n'ont pas fait exception à la règle. Quand je vis le jour, mon père leva les bras au ciel de découragement : une femelle, encore ! Je peux sans peine imaginer le visage de ma mère, baigné de sueur, baissant les yeux de honte. Une fois de plus, elle avait échoué à donner à son seigneur et maître l'héritier qui aurait pu lui succéder à la tête de son petit commerce. Quatre filles, pas un seul mâle. Qu'allait-ils bien pouvoir faire de cette bouche supplémentaire, de cette petite chose vagissante qui un jour demanderait à être dotée ?

Déjà, l'aînée avançait vers le mariage. Les cadettes, moins chanceuses, se chargeaient sans rechigner de toutes les tâches ménagères, parfaitement conscientes de l'humiliation qu'elles représentaient. Là d'où je viens, la honte du père est un fardeau supporté par tous. Nées superflues, mes sœurs avaient endossé ce rôle sans révolte.
Ce que je ne fis pas.

A cinq ans, je jetais déjà l'opprobre sur ma famille en ne gardant pas les yeux baissés et les genoux ployés. Oh je n'étais pas une rebelle, pas dans le sens où certains d'entre vous connaissent ce mot. Jamais je n'ai élevé la voix devant mon père, jamais je ne me suis dressée contre ses coups. Mais l'étincelle dans mon regard, ce refus de n'être qu'une femelle docile, condamnée à trimer, tout cela représentait un affront cinglant selon notre code de l'honneur que vous autres, gaijins, connaissez si mal.
Il leur fallait se débarrasser de moi, avant que je n'entache davantage l'honneur de ma lignée.

C'est ainsi qu'un jour mon père me prit par la main et m'emmena jusqu'à la ville toute proche. La petite fille que j'étais ne garde de tout cela qu'un souvenir confus, celui du banc rugueux d'une charrette, puis des yeux froids d'une femme aux mains sêches. Mère, comme nous l'appelions, était une femme d'affaires. Elle n'était ni cruelle ni mauvaise ; seulement commerçante. Et sa marchandise, c'était nous.
J'étais une geisha.

De la formation, assez exigeante et rude pour briser n'importe quelle forte tête, je ne dirai rien ici. On me forma à être belle, à être gracieuse, à tenir ma place en société. On me forma à être un rêve fugace pour les hommes, à les satisfaire, à les enchanter d'un ploiement de nuque, d'un instant de peau dévoilée. Quand le premier d'entre eux me toucha, je sus que je haïrai toujours le rôle qui m'avait été imposé.
Et après ? Personne ne me demandait de l'aimer ; simplement d'être docile.

Je le fus. Et très vite, ma réputation grandit. Un infime moment, je faillis être grande. Puis tout bascula.
Etrange comme une si petite chose peut faire changer un destin. Une chose aussi petite que cette boule dure dans mon ventre, que ce petit être qui poussait en moi et demandait à vivre. Quand Mère s'en aperçut, elle entra en fureur. Mais sa fureur fut courte. Rien n'était plus facile que de se débarrasser de la petite chose ; elle me somma de prendre les herbes.
Cette nuit-là, je m'enfuis. Mon enfant n'était pas un fardeau dont on pouvait se défaire comme mes parents s'étaient défaits de moi.

La suite est encore dure à dire pour moi. J'errai des semaines durant dans la campagne, me nourrissant comme je le pouvais. Je ne savais rien faire de mes mains : à quoi le rituel du thé pouvait-il bien me servir dans ma situation ? Et l'enfant dans mon ventre croissait, tandis que moi, sa mère, je m'étiolais.
Un jour, je compris que nous allions périr tous les deux. Je me souviens encore de l'évidence avec laquelle cette certitude s'imposa à moi. C'était une aube brumeuse comme notre île en connait tant, ces aubes où le voyageur transi avance comme en rêve au milieu des limbes grisâtres. Ce matin-là, je me précipitai du haut de la falaise et m'abîmai dans les flots.

Qu'ajouter à cela ? Sans doute que la mer ne voulut pas de moi.
Je m'éveillai plusieurs jours plus tard dans une cabane austère, couchée sur un lit de joncs. En moi, je sentais bouger l'enfant.
Celui qui m'avait recueillie était un samuraï. Cet homme sec et puissant avait choisi une vie d'ascèse sur ce rivage perdu. Pourquoi ? Je ne le sus jamais ; il avait fait vœu de silence. Et je n'en appris pas davantage sur la façon dont j'avais survécu à une chute de plusieurs dizaines de mètres dans les vagues.
J'accouchai là, entre ses mains de guerrier.

Pendant les années qui suivirent, il me forma à son art. Je ne sais pas encore à ce jour pourquoi. Et pourtant, il me semble que la raison est à ma portée, tout près. Car quelque chose en moi était... différent. La mer avait pris la Sayuri que j'étais et avait rendu au jour un être nouveau. Plus fort. Etrange. Quand il me laissait éreintée de trop d'entraînement, à bout de forces, j'allais m'assoir sur la plage grise. Le mouvement du reflux, les infinies variations de l'écume, tout cela pouvait m'absorber des heures durant.
Et mon fils grandissait ainsi, entre un vieil homme austère et une mère aussi changeante que la mer elle-même. Quand il eut trois ans, je dus me résigner : il ne parlerait sans doute jamais. Et c'était ma faute.

Aussi, je partis. Il me fallait à présent parcourir les terres à la recherche d'un endroit où me servir de ce que mon maître m'avait enseigné.
Laisser mon enfant me déchira l'âme. Mais au fond de moi, je savais qu'il me fallait gagner à la pointe du sabre de quoi lui offrir une vie convenable, au milieu de gens qui lui apprendraient la joie et le rire. Dans le monde qui lui revenait de droit et dont je ne pouvais le priver.

Parmi les humains..."
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